Felin

  • Corps contraints, postures forcées, attributs ostentatoires, mécanique implacable, débordements pathologiques : autant de symptômes d'une assignation du corps.
    Empêchés, limités, ces gestes sont en même temps traversés de désir, car derrière l'oppression, la confrontation à un idéal ou encore l'incorporation des codes, la violence sourde, la résistance s'engage et des subjectivités tendent à s'exprimer. L'art donne à voir les ficelles du corps, interrogeant par là sa prétendue nature et révélant ses identités multiples, sa capacité transformatrice.

    Ces corps artificiels répondent à l'idéologie prégnante du corps contraint dans laquelle celui-ci - et particulièrement celui de la femme - se voit bien souvent réifié.
    Corps mécanique, automate : ils dialoguent avec de nombreuses figures tant présentes dans le domaine de la littérature, de la danse ou même des arts plastiques. À quels mythes de la grâce, de la contrainte et de l'altérité « ces gestes empruntés » font-ils écho ? En quoi ces mythes hantent-ils les figures contemporaines ? Ne mènent- elles pas, en retour, à interroger le mythe et à entrevoir, derrière son dessein normatif, son potentiel subversif ?

    C'est en proposant un savant dialogue entre Aby Warburg et Marcel Mauss qu'Anne Creissels étudie le geste comme un vecteur privilégié d'identité, liés aux attentes sociales, politiques, aux idéologies, au pouvoir, à des mythes et à des fantasmes. Son approche diachronique et transdisciplinaire concilie héritage et contemporanéité, traditions et modernités, à travers des figures parfois grotesques, d'autres fois sublimes, mais toujours poétiques, à l'image du point de départ de cet essai, Der Eintänzer (1978) de Rebecca Horn.

  • L'importance des parfums et des odeurs est attestée dès l'âge de bronze en méditerranée orientale, de l'Egypte à la Mésopotamie où l'on trouve trace de l'utilisation d'aromate dans la fumigation pour honorer les dieux. Pourtant l'occident a vite méprisé l'odorat, à commencer par les philosophes grecs : Platon juge les plaisirs olfactifs d' « une qualité hédonique inférieure » et Aristote le qualifie de « sens intermédiaires ». Pendant plus de vingt-cinq siècles les odeurs sont reléguées au second plan alors que Kant fait encore de l'odorat « le dernier des sens de l'intime ». L'odorat était donc inférieur de tous les points de vue, cognitif, hédonique et social. Les sciences humaines, la médecine et les sciences exactes s'accordèrent à leur tour pour le concevoir telle une faculté peu développée et médiocrement utile que le progrès de la culture aurait fait régresser.
    Les choses commencèrent pourtant à changer à partir des années 1970, Marcel Detienne avec Les Jardins d'Adonis, bientôt suivi par Alain Corbin et son fameux Le Miasme et la jonquille paru au début des années 80 inspirèrent de très nombreux essais et articles qui redorèrent l'image d'un sens jusque-là injustement ignoré. Des progrès considérable furent accomplis en neurobiologie et c'est finalement le prix Nobel de médecine récompensant le travail des américains Linda Buck et Richard Axel en 2004 qui entrainera l'incroyable essor de l'étude de l'olfaction. Longtemps perçu comme le reliquat de l'évolution, le parent pauvre des recherches scientifiques, l'odorat révèle aujourd'hui une richesse exceptionnelle et se prête désormais à des travaux féconds.
    Dans son essai, Brigitte Munier nous propose une histoire occidentale de la sensibilité à l'odeur et aux parfums mêlée à l'intelligence de leur symbolisme. Le premier chapitre sera consacré au statut de l'aromate dans l'antiquité grecque et romaine, le second étudiera la place du parfum dans la Bible et sa place au moyen-âge, le chapitre III s'arrêtera sur les symboles, les images, la mémoire et le langage attaché au parfum jusqu'au chapitre IV et l'invention de la parfumerie de synthèse. Le chapitre V interrogera la façon dont l'imaginaire moderne du parfum puise à des mythes et des contes archaïques notamment à travers la publicité. L'étude du statut social de l'odeur intéressera le chapitre VI, le dernier chapitre sera lui consacré aux rêves et aux usages d'une osmologie pensée à l'ombre du troisième millénaire.

  • effacer les mensonges et les demi-vérités, réévaluer l'histoire de la corse d'un regard neuf depuis l'origine jusqu'à aujourd'hui, avec la rigueur de l'historien et la passion du chercheur, tel est l'objectif que s'est donné michel vergé-franceschi.
    son ouvrage met à mal les idées reçues dressant le portrait d'une île repliée sur elle-même, et montre combien le destin de la corse, et des corses, s'inscrit dans la trame d'une histoire européenne multiséculaire. la longue et passionnante aventure de l'île que relate l'auteur permet de comprendre la situation économique, culturelle et politique de la corse au début du xxie siècle. cette mise au point devrait servir longtemps de référence à tous ceux qui n'oublient pas que le présent est hanté par l'ombre et la lumière des temps anciens, et qu'ils peuvent aussi éclairer l'avenir.

  • A Paris, dans les années 1905, Colette fait scandale au music-hall. Simultanément elle devient un écrivain reconnu. Elle gagne sa vie grâce au journalisme et les spectacles l'accaparent. Il y a là une frénésie qui la concerne de près, c'est une question de mouvement, de jeu, de rythme, de variations, de gravité aussi. Elle assiste aux succès du vaudeville Guitry, Labiche, Feydeau comme elle est curieuse des Ballets russes, d'Ibsen et d'Artaud (Les Cenci). Elle dessine les portraits de Marguerite Moreno, Mistinguett, Raimu, Michel Simon, sans oublier ses " souvenirs de Pâques ". Intelligence des situations, émotion discrète, acuité du style : telles sont ces chroniques retrouvées.

  • Au tournant des années 1820-1830, Schelling découvre au sein de la philosophie deux grandes tendances à l'oeuvre : une tendance "négative" à rendre intelligible le réel en fonction de la nécessité des lois de la pensée, une tendance "positive" à y voir au contraire le fait d'un acte libre. Scrutant cette différence, il finit par montrer qu'elle implique de scinder la philosophie même en une philosophie qui fait intervenir uniquement la raison et une philosophie où la raison se laisse instruire par l'expérience.
    Le présent livre propose une interprétation nouvelle de ce moment crucial mais méconnu de la pensée moderne où Schelling accomplit, tout en le dépassant, l'idéalisme allemand. On y montre qu'il suspend l'avenir de la raison à un dédoublement de la philosophie qui implique de confier la réalisation des deux philosophies à un rationalisme et à un empirisme totalement inédits. Dans le rationalisme, la raison opère seule jusqu'à produire l'idée d'un principe absolu libre de poser le monde ; dans l'empirisme, elle prouve l'existence du principe par ses oeuvres effectives que sont successivement les faits de la nature et ceux de la conscience comme conscience religieuse.
    Ainsi, loin de produire le désespoir de la raison, Schelling montre au contraire que la raison se donne à elle-même un avenir en se différenciant.

  • La plupart des mystiques sont d'accord sur le fait que la rencontre avec le transcendant est, dans son essence, ineffable, inénarrable, irreprésentable, ce qui n'empêche pas que la culture occidentale dispose d'innombrables textes littéraires et d'autant d'oeuvres d'art qui en parlent. Il s'agit de textes paradoxaux et d'images problématiques puisqu'ils représentent ce qui, a priori, ne peut être ni vu ni représenté. C'est justement le grand défi de la «représentation de l'irreprésentable» que ce livre aborde. La peinture espagnole du XVIe et du XVIIe siècles fournira la plupart des exemples, mais l'enjeu de cette recherche est plus vaste. Il s'agit, en fait, d'aborder un cas extrême de la représentation picturale, dans un espace géographique limité mais sur une toile de fond très ample. Cette toile de fond est constituée, d'un côté, par l'art occidental de la même époque et, de l'autre, par la spiritualité de la Contre-réforme, qui redécouvre le rôle de l'imaginaire dans l'exercice de la foi.

    Considéré dans ce contexte, l'exemple de l'Espagne est à plusieurs titres instructif. Les caractéristiques fondamentales de l'imaginaire occidental s'y trouvent, indéniablement, poussées à leurs limites. Marquée d'abord par l'art des «Primitifs flamands» et, dans un second temps, par le maniérisme et le baroque italiens, la peinture espagnole cristallise un langage propre, ouvertement médité, à partir d'une assimilation assez tardive de solutions inventées ailleurs. On pourrait dire, en simplifiant, que la peinture espagnole atteint l'originalité non par ses inventions, mais par ses élaborations. Étant un art d'« élaboration », l'art espagnol sera également un art où toute nouveauté sera soumise à une grille interprétative presque obligatoire. Passionnée et cérébrale en même temps, Ia peinture espagnole offre ainsi un terrain extrêmement riche pour des recherches concernant les données théoriques de la représentation.

  • Indovelse i Christendom [Exercice en christianisme] paraît en 1850.
    Publié sous le nom d'Anti-Climacus, c'est le dernier grand livre pseudonyme de Kierkegaard et peut-être le moins lu. Rassemblant trois grandes méditations sur la Parole, il constitue pourtant, à de nombreux points de vue, l'achèvement d'une production particulièrement abondante, extraordinairement diversifiée et déroutante. Achèvement, d'abord, d'une longue réflexion sur le " devenir chrétien " qui trouve ici son expression la plus intransigeante, la plus acérée, parfois la plus violente : écrit par un pseudonyme " supérieur ", c'est-à-dire supérieur à Kierkegaard lui-même, " chrétien au plus haut degré " ou représentant de l'idéalité du christianisme, ce livre n'est pourtant rien de théologique et si l'on voulait y voir par ailleurs une apologie du christianisme, c'en serait une forme bien particulière, luttant contre toute défense émolliente qui en affaiblirait la difficulté, stigmatisant la trahison par la religion instituée du scandale essentiel qu'il représente pour l'esprit.
    Renvoyant brutalement le croyant au Modèle paradoxal et souffrant et à ta solitude vertigineuse de la décision de croire. Mais c'est aussi l'achèvement d'une philosophie qui s'est inlassablement employée à faire ressurgir le fait, la structure et la tâche de la subjectivité existante contre toute tentative de dilution ou de dépassement dans le " Système ", produisant à vif des catégories, découvrant des structures (contradiction, situation, compréhension, contemporanéité) et une théorie de la vérité qui marquera le XXe siècle.
    Enfin, ce livre constitue, et notamment par le dernier état d'une réflexion continue sur la communication, une forme de point final à une stratégie d'écriture philosophique totalement inédite, qui a vu s'entrelacer écriture pseudonyme et écriture autonyme et se bâtir une pratique discursive à la fois multiple et cohérente, bousculant les frontières entre philosophie, littérature et langage religieux, que réclamait un " objet ", le fait d'exister, irréductible au Concept et au discours philosophique traditionnel.
    Par le truchement d'Anti-Climacus et de son rapport à tous les auteurs qui se rassemblent sous le nom de Kierkegaard, le philosophe trouvait, définitivement, sa voix

  • en 1840, eugène buret publia la misère des classes laborieuses en france et en angleterre.
    à la lecture de cet essai, confronté aux penseurs de l'économie politique et aux philosophes de la modernité, on est stupéfait d'apprendre tout ce que cet auteur, mort à trente ans, avait compris de la grande menace, l'accaparement, l'accumulation, la dépossession au nom du progrès et de la fatalité inscrite dans l'histoire des hommes. dans cette misère d'abord comprise comme châtiment des pauvres, le xixe siècle vit un formidable non-avènement : l'oubli.
    oubli d'un monde jadis espéré à la rencontre de l'infini, désolation d'un enfermement et d'une séparation au sein d'une totalité.
    les docteurs en réfutation ont bâti, à leur façon brouillonne et irresponsable, un vaste édifice de raisons et de morales fondées sur un échafaudage extrêmement précaire d'arguments. le temps est passé, le moment fondateur est toujours là devant nous. raisons et morales ont été balayées par le souffle des calamités. nous n'avons pas osé défaire l'échafaudage et seul demeure cet édifice. il a ses gouverneurs et sa bibliothèque babélienne, où les sciences incertaines ravaudent la réalité réduite aux théories des moindres dégâts : demain sera bien.
    des voix ont été étouffées : gracchus babeuf, félicité de lamennais, simone weil - prophètes et martyrs. marx le maudit fut desservi par ses adeptes mêmes. les penseurs de la vie normale nous dirigent là où nous sommes, la civilisation marchande tempérée de démocratie est notre éternel présent.


  • À ceux qui considèrent que la pensée grecque est aussi inerte que les marbres des musées, E.R. Dodds oppose le principe suivant : « Ce qu'on découvre dans n'importe quel document dépend de ce qu'on y cherche, et ce qu'on y cherche dépend de nos propres intérêts qui, à leur tour, sont déterminés, en partie du moins, par le climat intellectuel de notre temps. » Dans les dix essais qui composent Les Grecs et leurs croyances, l'éminent helléniste d'Oxford nous montre combien les Anciens sont modernes et vivants. Le progrès, l'irrationnel et ses mystères, la place de la croyance religieuse dans la vie quotidienne, les rapports de la politique et de la morale : autant de questions qui, à la lueur d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Platon et de Plotin, éclairent à la fois le passé et le présent.

  • Sans ce texte, l'oeuvre ultime de Freud, L'homme Moïse et la religion monothéiste, n'aurait pas vu le jour. Il est la justification scientifique de ses thèses qui ont fait couler tant d'encre aussi bien chez les psychanalystes que chez les historiens des religions. En effet, l'originalité du livre de Sellin réside dans son rejet de la théorie évolutionniste et veut prouver que Moïse était égyptien, déjà monothéiste et qu'il aurait été assassiné par son peuple, celui-ci étant de nouveau tenté par un culte idolâtre et polythéiste. Il trouve chez les prophètes et particulièrement chez Osée les vestiges de cette tradition mosaïque.

  • Sélection d'oeuvres inspirées de la figure de Dionysos, dieu du vin et de la vigne, dans l'art européen de la Renaissance, de Donatello à Giovanni Bellini, de Léonard de Vinci à Caravage. Les illustrations sont enrichies des commentaires contemporains de ces artistes et d'une étude de la suite chrétienne à partir des représentations du Christ au pressoir.

  • Les sociétés découvrent leur vrai visage dès qu'on les observe depuis leurs marges. La figure du mendiant offre, de ce point de vue, un cas idéal. Personnage déclassé et toujours soupçonné d'être un parasite, le mendiant est victime de tous les préjugés, de toutes les violences. Dans la société grecque classique, il est l'anti-modèle de l'homme accompli, que définit son statut de propriétaire terrien, de chef de famille et de citoyen.
    Mais il en est en même temps le miroir et le révélateur : il lui renvoie ses propres valeurs et ses propres défauts. A travers l'étude de cinq représentations littéraires et philosophiques du mendiant puisées chez Homère, Sophocle, Aristophane, Platon et les cyniques, Etienne Helmer montre comment ce personnage, objet de mépris et de suspicion, est toujours en même temps présenté comme le porte-parole de la vérité, aussi bien sur les plans éthique et politique que métaphysique et anthropologique.
    Cet ouvrage, le seul en langue française consacré à cette question, n'est pas destiné aux seuls spécialistes de l'Antiquité : il s'inscrit dans un champ de recherches plus large autour de l'une des questions centrales de notre temps.

  • La philosophie de la religion n'est pas une discipline parmi d'autres. Sa courte histoire d'à peine trois siècles témoigne des états de la raison moderne et plus généralement de la modernité elle-même, si celle-ci peut se définir par les relations de la pensée à ses enracinements religieux, par les rapports de la raison à la croyance et à l'institution religieuse. Produit des Lumières, mais tout autant première réaction inquiète, romantique ou rétrograde, au projet d'une émancipation radicale par rapport au religieux dont les Lumières semblaient l'achèvement, la philosophie de la religion a représenté le lieu essentiel où la raison moderne est venue se réfléchir, réfléchir son histoire et son opération, ce que la pensée occidentale avait fait de son lien à la religion, ce qu'elle allait ou devait en faire.
    C'est dire que sa démarche ne procédait pas simplement d'une curiosité intellectuelle à l'égard d'un objet parmi d'autres, fût-il l'objet "suprême" : son enjeu était rien moins que la nature de la modernité elle-même. Elle y traduisait les exigences de la raison occidentale, peut-être son besoin ; elle décidait d'une solution qui lui donne une assise ; elle en montrait le visage, dans ses dimensions épistémologiques, métaphysiques, morales, politiques.
    Cet enracinement dans les besoins de l'époque, les intérêts premiers de la raison, dans la nécessité aussi d'interpréter ce qui arrive à la modernité occidentale dans son rapport à la religion, continue d'en légitimer, aujourd'hui plus que jamais, l'exercice : c'est sa raison d'être. Or le noeud de cette intrigue, le centre polémique de ces rapports entre raison et religions que veut clarifier et traiter la philosophie de la religion, c'est la question de la vérité.
    Comme si son exercice était en définitive le prolongement technique et surtout le renouvellement de la question qu'un procurateur romain posait à un individu qui se proclamait lui-même la vérité : "Qu'est-ce que la vérité ?" Cette question interroge la religion en deux sens : elle interroge pour savoir si la religion est vraie mais aussi pour savoir ce qu'est le vrai selon elle qui en fait également sa valeur suprême.
    Mais ce faisant, c'est bien la raison philosophique qui se pose à elle-même cette question : Qu'est-ce que la vérité pour toi, c'est-à-dire pour nous ? Pour se poser une telle question, et la poser de manière si décisive à la religion, il faut qu'elle ait gardé un peu de son intérêt. Or cette question nous intéresse-t-elle encore ? Dans notre modernité tardive que certains nomment postmoderne, tenons-nous encore à la vérité ? C'est cette question qui est au centre de la philosophie de la religion.

  • Le texte dont nous présentons ici la première publication française est un trésor de la bibliothèque de l'Arsenal. Existant sous la forme de deux manuscrits copies conformes, datant de 1687, il est surtout la première traduction en français d'un ensemble considérable de textes dits de Confucius. Pour autant son auteur, François Bernier (1620-1688), élève de Pierre Gassendi et illustre en son temps pour avoir passé plus d'une décennie chez le grand Moghol et en avoir rapporté un ouvrage qui a fait sensation, ne l'a pas établie à partir du chinois, mais de la première traduction latine parue la même année grâce aux bons soins de Louis T, réalisée par les pères jésuites installés en Chine depuis environ un siècle, et très acculturés.
    Cette double transposition en fait un texte unique, dans la mesure où les jésuites avaient réalisé leur traduction à la fois pour faire connaître la pensée chinoise aux missionnaires, mais aussi pour justifier en Occident leur stratégie d'évangélisation, gravement contestée par d'autres ordres et bientôt condamnée par Rome, mettant un terme à ce qui est entré dans l'histoire sous le nom de Querelle des rites.
    Or Bernier fait partie des philosophes qui, après La Mothe le Vayer, s'emploie à passer au crible les idées religieuses, politiques et morales traditionnelles et qui découvre dans la morale de Confucius les preuves de la "vertu des païens", sans l'éclairage de la révélation, et des éléments d'une science sociale sécularisée, qui se passe donc de la religion et de la théologie, ainsi que dans la Chine un système qui ne recourt à aucune théologie politique.

  • Le corps redressé, c'est celui que la politesse et la bienséance ont longtemps tenté de dessiner, c'est celui aussi qu'indiquent les prescriptions des hygiènes et des gymnastiques, c'est celui enfin auquel ne manquent pas de faire référence de multiples approches contemporaines des pédagogies corporelles.
    Des cambrures corsetées et théâtralisées, des postures classiques au relâchement contrôlé et théorisé des praticiens contemporains, en passant par les poitrines saillantes des pédagogues du xix e siècle, l'investigation historique dévoile une lente dérive des tactiques pédagogiques, ainsi qu'une lente maturation de leurs pouvoirs.
    Le corps, dont le redressement s'obtenait, il y a encore trois siècles, par de véritables techniques de manipulations physiques ou des pressions spectaculaires, est de plus en plus soumis à des normes « mieux » intériorisées et affinées. Mais dans un tel processus la subtilité n'est pas toujours sans se mêler à quelque perversité, l'accroissement d'émancipation à un accroissement de contrainte, fût-elle plus indirecte. Les techniques bruyamment libératrices d'aujourd'hui et dénonciatrices des « rigidités » redresseuses les plus variées ne sont-elles pas à leur tour bien loin, pour le moins, d'être dénuées de toute ambiguïté ?

  • En octobre 1913, l'officier algérien Mohamed Ben Cherif s'embarque pour La Mecque afin de participer au dernier grand pèlerinage de l'Empire ottoman. Publié en 1919, son récit - l'un des tous premiers récits de langue française écrits par un Musulman d'Algérie - dresse un tableau vivant de l'Orient arabe et de ses habitants. La description qu'il fait du pèlerinage à La Mecque et de ses rites nous révèle un monde musulman plus que jamais partagé entre son attachement à la tradition et ses aspirations à la réforme.
    Au-delà de ses qualités littéraires, ce récit constitue un témoignage historique de première main. Le pèlerinage de 1913 se déploie en effet dans un contexte géopolitique agité où l'Empire ottoman voit son territoire se réduire comme peau de chagrin après une série de défaites militaires en Afrique et dans les Balkans.
    Le monde musulman est en pleine effervescence et les déclarations d'allégeance au sultan-calife se multiplient, de l'Inde à l'Algérie, où beaucoup de Musulmans continuent à pratiquer leur hégire afin de fuir le régime colonial et se réfugier en Syrie ou à Médine.
    Difficile, dans un tel contexte, de faire abstraction des considérations politiques. Le voyage à La Mecque du caïd Ben Cherif n'a en effet pas seulement été motivé par des considérations religieuses. Les archives coloniales nous révèlent que l'officier a également été chargé par les autorités françaises d'Algérie d'une mission politique : celle d'enquêter sur le devenir de ses compatriotes ayant fait le choix, depuis plusieurs années déjà, de quitter l'Algérie pour la Syrie. Le rapport d'information rédigé à cette occasion - joint au récit de pèlerinage dont il constitue la principale source d'information - dévoile les différents moyens de propagande mis en oeuvre par les Algériens exilés à destination de leurs coreligionnaires, les limites de leur action comme leurs désillusions.
    Esprit libre et indépendant, navigant avec aisance entre Orient et Occident, Ben Cherif ne prend pas moins prétexte de son enquête pour se livrer à une critique subtile du système colonial.

  • Cet ouvrage est une enquête sur un point aveugle de notre histoire littéraire, Anatole France, prix Nobel de littérature presque tombé dans l'oubli.
    Avant d'être l'une des plus grandes voix du dreyfusisme et un compagnon de route du socialisme, France a surtout été considéré comme l'écrivain français par excellence, capable de cristalliser et de fixer dans la littérature le prestige de la Nation, au long des décennies de doute culturel qui ont suivi la défaite de 1870.
    La réception enthousiaste d'Anatole France dans la mouvance du nationalisme français, Barrès et Maurras en tête, le confirme. Des tendances nostalgiques, une écriture et des idées néo-classiques, une posture sceptique face aux excès de la Révolution française donnent l'image d'un écrivain sinon de la tradition, du moins de l'« évolution », à distance du mythe révolutionnaire.
    France apparaît alors comme une sorte de « lieu de mémoire » vivant, capable de concentrer en lui nombre de « lieux de mémoire » nationaux (« la conversation », « la coupole », « la visite au maître ».). Il s'impose comme la figure transitionnelle d'une France inquiète, en quête de pérennité symbolique et le miroir littéraire d'une IIIe République avide de légitimité historique.
    Cet ouvrage, qui s'appuie sur une étude circonstanciée de la réception d'Anatole France dans le courant nationaliste, se veut aussi un parcours critique d'une oeuvre qui marque un moment charnière dans les aventures de l'humanisme à la française.

  • Dans l'Histoire du romantisme, son dernier livre inachevé, Théophile Gautier revient sur ses enthousiasmes littéraires, sa fascination pour l'oeuvre de Victor Hugo, son amitié avec Gérard de Nerval et les compagnons du " Petit Cénacle ".
    L'auteur de Capitaine Fracasse et du Roman de la momie signe avec ce texte le portrait d'une génération de flamboyants, dont il fut l'un des plus éminents représentants, prêts à en découdre avec les grisâtres du classicisme, comme il le rappelle ici avec l'épisode célèbre de la bataille d'Hernani. À la fois étude littéraire et mémoires de son auteur, l'Histoire du romantisme démontre brillamment que ce mouvement fut l'une des plus intenses aventures de la création littéraire et artistique.
    " Tout germait, écrit Gautier, tout bourgeonnait, tout éclatait à la fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs ; l'air grisait, on était fou de lyrisme et d'art.

  • La représentation picturale des différents fluides corporels - larmes, sang, lait, ou encore bave, excréments, sperme ou sueur - paraît pouvoir réaliser l'exceptionnelle conjonction de l'objet visé par le projet mimétique et de la matière employée. Ce qui est représenté, l'est avec l'élément même de la représentation et exalte visuellement ce qui en est l'essence : la liquidité, la fluidité, l'écoulement.

    Une telle conjonction semble devoir écarter non pas seulement la signifiance des fluides, guère interrogés par l'histoire de l'art, mais jusqu'à l'intermédiaire qui semble nécessaire à la réalisation de la représentation : l'artiste, son pinceau et son art, coupables de réintroduire la forme trop maîtrisée, la ligne trop arrêtée, la matière figée. C'est, anecdote célèbre et l'un des mythes fondateurs de la peinture occidentale, l'origine de la fameuse « écume » du chien haletant de Protogenes, ou celle des chevaux d'Apelle ou de Néalcès évoqués par Pline, fluide organique complexe et instable dont l'impossible représentation fut finalement réalisée non par les moyens communs de l'art et l'intentionnalité usuelle de l'artiste mais par le « hasard » et la « fortune » du jet furieux d'une éponge, qui peint et dépeint simultanément, sur la peinture imparfaite : « C'est ainsi que, dans cette peinture, la chance produisit l'effet de la nature ».

    Ce défi représentatif est à nouveau relevé au XVIIe siècle par trois peintres qui s'illustrèrent alors par leur maîtrise de la peinture religieuse, de la peinture mythologique et du paysage : Philippe de Champaigne, Jacques Blanchard, et Claude Le Lorrain. Dans leurs oeuvres, la représentation des fluides, où s'origine toute une esthétique de la fluidité, de la liquidité, de l'écume, de la plasticité et de nos modernes « flux », convoquera simultanément la spiritualité, la mystique, l'érotique et la politique du Grand Siècle.

  • Le mythe naturaliste que Freud avait mis en place partageait en deux l'histoire de la psychanalyse : d'un coté la première génération et de l'autre la deuxième et troisième.

    Cet essai analyse la façon dont les métaphores biologisantes de Freud ont été remplacées par les notions d'archaïsme et du symbole chez Mélanie Klein et par la logique du langage chez Lacan.
    Comme en peinture, en musique, en littérature et en mathématiques, la psychanalyse subira, à l'instar de tout mouvement de pensée du XXe siècle, l'écart entre le réel et sa représentation, la rupture entre nature et signe.

    Carlos Maffi nous fait, avec brio, le récit de ces débats houleux autour des notions de symbole, de sexualité et d'objet.

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