Marguerite Waknine

  • Ouverte aux auteurs modernes et contemporains, la collection Livrets d'art regroupe des textes dont l'objet relève du domaine de l'art : peinture, sculpture, musique, sans oublier le cinéma ou la photographie, ainsi que la littérature.

  • De ce Louis Nicolas (1634-vers 1700) nous ne ne connaissons que peu de choses. Retenons au moins qu'il fait son entrée à l'âge de vingt ans dans la Société de Jésus, et surtout que cette carrière dans l'Ordre des Jésuites le verra prendre part à cette mission qui consiste à convertir le monde au catholicisme. Ainsi gagnera-t-il à cette fin la Nouvelle-France, vaste ensemble colonial français d'Amérique du Nord.
    Cette mission première le conduira cependant à découvrir et à s'intéresser, de près, aux vastes territoires qui s'offrent à lui et à ce qu'ils peuvent contenir de richesses inimaginables comme autant d'altérités terriblement déconcertantes. Pour rendre compte de cette expérience d'exception, Louis Nicolas réalisera son fameux Codex canadensis, un album de 180 dessins répartis sur 79 pages, réalisés à la plume et à l'encre et parfois réhaussés de couleur ; un document de premier ordre relevant à la fois du naturaliste, du cartographe, de l'ethnologue, de l'historien et de l'artiste ; une véritable oeuvre d'art où se trouvent traités les peuples indiens et leurs us et coutumes, et le monde qui les environne, une nature foisonnante, à la faune et la flore d'une richesse infinie.

  • Cet ensemble de 50 dessins a été réalisé entre août 2019 et juin 2020. Réinterprétations graphiques frôlant l'abstraction, ces dessins à l'encre de Chine noire prennent pour support de recouvrement deux chapelets de cartes postales touristiques du massif vosgien (les Hautes-Vosges et le Hohneck, circa 1920) et un ensemble de photographies de la Cordillère des Andes et des Alpes, issu de récits d'expéditions en montagne (circa 1950).
    Alt. pourra être lu comme l'abréviation du mot "altitude" ou comme une référence à la touche "alt" , la touche alternative des claviers d'ordinateur. Jochen Gerner

  • De Marcel Duchamp nous pensions tout savoir. N'a-t-il pas été l'un des plus étudiés et des plus commentés ? Pourtant peu connaissent la période 1905-1911, pendant laquelle, installé à Paris, il signe un certain nombre de dessins dans la presse humoristique, Le Courrier français, Le Rire ou encore Le Témoin. Étrangement, à de très rares exceptions près, les biographies et les études critiques ont délaissé ou minoré, voire ignoré cette période et cette activité. En nous plongeant dans l'effervescence artistique de ce début de siècle, Daniel Grojnowski propose de découvrir ses productions de presse et ses dessins d'humour qui ne peuvent être tenus pour négligeables.

  • Nous ne sommes peut-être pas très loin des Menus Plaisirs, de ces divertissements royaux, qui conjuguaient jeux, fêtes et spectacles. Se produisent effectivement ici spectacles et mises en scène, et ces menus plaisirs déclinés ou plutôt détournés en petits ne peuvent que relever d'un esprit frondeur et d'un regard mutin. Que peut-il y avoir de plus spirituel et de plus badin que cet éventail d'exercices corporels ? Torsions, impulsions, génuflexions, étirements, poussées, une gymnastique dont l'étymologie rappelle qu'elle est une une pratique qui s'effectue le corps nu.
    Etymologie parfaitement respectée par cette désopilante suite de dessins, lorsqu'elle nous contraint d'accepter qu'il n'est nullement besoin de représenter les êtres nus pour les mettre à nu

  • C'est un diptyque à double face qui se trouve à Florence, au Musée des Offices. Il se compose, au recto, des portraits de Frederico da Montefeltre et de son épouse Battista Sforza ; au verso, d'une réprésentation du duc et de la duchesse juchés sur des chars allégoriques. Il fut composé entre1467 et 1472. Son auteur se nomme Piero della Francesca. Subtile, originale et parfaitement documentée, la lecture que nous en propose ici Pierre Auriol revêt l'allure d'un parcours captivant où se découvrent l'histoire et la composition de cette oeuvre fascinante, ainsi que ses enjeux esthétiques et politiques, au coeur de cette période charnière que fut en Italie le quattrocento, lors du grand moment de la Première Renaissance.

  • Il y a exactement deux cents ans, Giacomo Leopardi (1798-1837) concevait le projet des Petites oeuvres morales, un singulier ensemble de textes courts où l'on peut croiser nombre de personnages, comme Le Tasse et son démon, un gnome et son follet, la mode et la mort...
    On y retrouve toute l'obsession de Leopardi à scruter le néant de toute chose, cette volonté délibérée de représenter de manière vive la nullité des choses et faire sentir l'inévitable malheur de la vie, comme il l'écrit ailleurs, dans son Zibaldone. Parmi ces Petites oeuvres, deux merveilles : Éloge des oiseaux et Chant du coq sauvage, où l'on s'étonne une nouvelle fois de découvrir ce lyrisme lumineux au service du pessimisme le plus sombre. Giacomo Leopardi lui-même l'avait constaté :
    Ma philosophie n'est pas du genre qui plaît à ce siècle. Reste à savoir s'il se peut qu'elle puisse plaire au nôtre.

  • Le cas de William Blake Le plus insolite et le plus atypique d'entre tous, certainement. Comme s'il était impossible et surtout périlleux de le classer ici ou là, sous quelque étiquette. Peintre, dessinateur, graveur, poète, William Blake (1757-1827) demeure un vrai mystère. Il est l'homme, ou mieux encore : l'être d'une oeuvre essentiellement nourrie de visions bibliques et de prophéties, relevant d'un mysticisme déroutant et d'illuminations grandioses. N'a-t-il pas confié à son ami Flaxman : Dans ma cervelle, il y a des études et des chambres pleines de livres et d'images de l'ancien, que j'ai décrits et peints dans les âges éternels avant ma vie mortelle ; ces oeuvres font les délices des archanges. En effet, indiscutablement, un être d'exception et le titre de l'essai de Louis Gillet tombe à point nommé. En effet quel cas que ce cas William Blake ! Avec tact et rigueur, en prenant subtilement appui sur nombre de témoignages, Louis Gillet nous laisse deviner au fil de son essai, un profil de l'artiste, du poète, de l'être William Blake, qui ne peut que décupler notre curiosité et susciter notre émerveillement pour l'oeuvre et la vie du plus singulier des artistes que ce monde ait compté.

  • Il y a sans aucun doute ici de l'encyclopédique (cette volonté de présenter, d'organiser de larges pans de savoir) bien qu'il s'agisse aussi, surtout, d'une sorte de mélange affolant, absolument vertigineux, une variété de sujets compilés, qui relève de l'esprit des miscellanées. Le manuscrit comporte quelque 300 feuillets où se trouvent assemblés des textes et des images provenant de livres et de gravures, et présentant, entre autres, des chronologies bibliques et monarchiques, un calendrier illustré, des proverbes, des schémas astronomiques, une liste de fêtes foraines, une autre des shérifs et des maires de Londres, un tableau des distances entre Londres et d'autres cités du monde, des alphabets, des descriptions des collèges d'Oxford et Cambridge, des motifs décoratifs ayant trait à la broderie, à la menuiserie, aux jardins, et bien plus encore... Un recueil élaboré durant huit ans par un certain Thomas Trevelyon alors âgé de soixante ans, composé d'images et de textes subtilement agencés, une oeuvre d'art, assurément, offrant au lecteur, sans cesser de l'instruire, la possibilité d'accomplir une sorte de promenade ludique, particulièrement déroutante.

  • L'étymologie n'est jamais une folle du logis. De son origine (phantazo) phantasma a conservé l'idée de rendre visible, d'exposer à la vue, de montrer, d'où ces notions d'apparition, de spectre ou de fantôme. On trouve également dans le Nouveau Testament une occurence de phantazo traduit cette fois par le mot spectacle. Et si terrifiant était ce spectacle que Moïse dit :
    Je suis épouvanté et tremblant (Épitre aux Hébreux, 12.24). À cet égard toutes les apparitions qui prennent ici corps, en adoptant contours, figures, couleurs, composent un spectacle tout aussi captivant que déroutant, au point que le spectacle en arrive à devenir une histoire, comme s'il pouvait exister des narrations à dessiner, des narrations de l'apparition même, dont les compositions de Chloé Poizat écriraient quelques lignes. Une histoire des formes, des modes et des matières de l'apparaître, non pas comme de simples surfaces qui ne seraient qu'apparences ou reflets, mais comme des images d'êtres débouchant de leurs plus anciennes origines, de leurs plus lointaines profondeurs.

  • Est-il encore besoin de présenter les sieurs Schwob et Proust ? Assurément, non. Leurs oeuvres comptent parmi les plus brillantes et les plus admirables. Parmi les mille et mille de pages que ces deux immenses auteurs ont pu noircir, il en est quelques-unes qui les rapprochent, du moins quant à leur thème. Il s'agit du livre. De cet étrange objet, devenu bien banal, bien qu'il demeure, comme un écrin, le confident des plus brûlants secrets. Que renferme donc un livre ?
    Pour se frotter à ce mystère, il suffira déjà, quelques moments, de contempler dans le cahier d'images accompagnant les textes de Marcel Schwob et Proust, tous ces visages penchés sur leurs livres comme s'ils se trouvaient au-dessus de miroirs. Miroirs ? Ou bien peut-être peut-il s'agir de puits, d'océans ou de ciels.
    Il sera donc ici question du livre effectivement, et plus précisément encore de la lecture entendue comme la plus troublante et la plus féconde des intimités : ce monde clos, silencieux, univers de retrait qui sans doute invite à la découverte des horizons les plus précieux, à la manière de longs replis qui se feraient accueils, ouvertures, comme si le livre que l'on parcourt, dans lequel on se jette ou tombe, auquel on se donne corps et âme, auquel on se livre, pouvait creuser de mystérieux passages vers la révélation de territoires profondément insoupçonnés et parfaitement insoupçonnables, et répondre secrètement à l'appel prodigieux des plus vives aventures et conduire au ravissement des grands transports.

  • Feuille après feuille, nous les découvrons et la question grandit. Ces êtres évanescents sont-ils en train d'apparaître ou de disparaître ? De s'évanouir, s'évaporer, se volatiliser, ou s'épaissir, se fortifier, durcir et prendre ? Ils sont vivants, incontestablement. Sur ce point, la chaleur de leurs couleurs et le ryhtme de leurs animations sont formels. Pourtant, ils nous semblent hésitants, comme ballotés dans un flux et reflux continuels, occuper une sorte d'entre-deux, un point précis où d'un côté ils peuvent se diriger vers la liquéfaction, la dilution, la dissolution, et de l'autre vers l'affermissement, la consolidation et l'affirmation d'une épaisseur, d'un poids. Comme si ces êtres se tenaient là, en ce moment de suspension, entre systole et diastole : entre cette contraction du coeur grâce à laquelle le sang est envoyé vers les artères et le relâchement de ce même coeur au cours duquel celui-ci se remplit du sang qui lui revient.
    Point d'équilibre où le vivant persiste dans son être, se vide et se remplit, se donne à voir pour s'évanouir, et s'évanouit pour se donner à voir.
    Ah oui ! une dernière chose. Qu'on se le dise : Doki doki est une onomatopée japonaise qu'on utilise pour exprimer le son du coeur qui bat.

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

  • Lavater ? Le Johann Caspar Lavater, le fameux auteur de La Physiognomonie, ou l'art de connaître les hommes d'après les traits de leur physionomie ? Exactement, lui-même, en personne. Mais sans doute ici s'agit-il plus du croyant, de l'homme de foi que de l'auteur de la science physiognomonique ; cet homme de foi qui put effrayer son ami Goethe, quand celui-ci finit par ne plus voir en Lavater qu'irrationalisme et adhésion aveugle à la superstition.
    Mais comment le savant qui se voulait connaître l'intérieur des êtres par leur extériorité, ne pouvait -il pas délibérément poursuivre sa quête ? Aussi les aventures de son exploration l'auront-elles conduit à vouloir atteindre le mystère de l'âme elle-même. Pour preuve (exceptionnelle) ces six lettres si singulières, adressées à l'impératrice Marie de Russie, dans lesquelles se trouve exposé tout un (sérieux) programme, comme il n'en existe sûrement que fort peu : comprendre les rapports qu'entretiennent les mondes spirituel et matériel, ce qu'il en est des âmes après la mort, ou même encore le moyen par lequel une âme peut adresser des lettres à un être aimé laissé sur terre.

  • Au sein de l'exceptionnelle bibliographie de Henri Focillon brille d'un éclat particulier un petit texte : Éloge de la main, qui #gure toujours en appendice à la Vie des formes. Pourtant ce texte court, d'une profondeur et d'une intensité rares, peut être lu pour lui-même, en ce qu'il propose au lecteur une ré&exion sensible autour de la main de l'homme, entendue comme outil pratique, artistique, voire spirituel, à même d'être élevé au statut d'une invention sans pareille, comparable à celles du feu et de la roue dans l'histoire de l'humanité.

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

empty